Monsieur Roman

31 octobre 2015

Je n’ai pas d’imagination mais je crois savoir écrire

La tâche que je me suis donnée est maintenant moins facile qu’il n’y paraît. J’ai en main tous les documents de Maurice Roman mais je n’ai plus ses réactions à l’utilisation que j’en fais. En effet, de son vivant il lui arrivait souvent de m’envoyer un texte à la suite de mes publications. Il ne commentait jamais ce que j’avais écrit me témoignant ainsi une confiance totale ou comme s’il pensait que, de toutes façons, la diction était la fiction et que la vérité n’avait rien à y faire. Mais je percevais souvent dans les fragments qu’il m’envoyait par la suite une réaction à mes écrits. Soit les fragments qu’il me faisait parvenir alors dialoguaient avec ce que j’avais écrit, soit ils en constituaient comme un contrepoint, soit ils complétaient les informations que j’avais publiées, soit ils les contredisaient ce qui, quelle que soit le rapport avec les nouvelles informations et celles déjà publiées m’obligeait à trouver des astuces d’écriture pour, tout en évitant que le texte que je proposais au lecteur soit complètement absurde, ramener l’écriture vers une certains vérité de la vie et des sentiments. J’aimais beaucoup cette collaboration par textes interposés. Je n’ai en effet guère d’imagination mais je crois savoir écrire. Maurice me fournissait la matière qui, bien qu’étant pour lui un ensemble de réalités vécues, n’était pour moi que de la matière imaginaire. Simple changement de point de vue mais qui me permettait de me concentrer sur la seule écriture. Et encore… Sur la simple mlse en place de fragments sur lesquels j’intervenais le moins possible, leur ordre et leur cohésion. Cela me semble encore être un exemple parfait d’écriture littéraire car aucun auteur n’invente jamais rien mais puise dans sa mémoire ou dans celle de ses rêves. Même les textes les plus fantastiques, ceux qui proposent des mondes et des créatures inouïs ne sont qu’une simple transposition des possibilités humaines. Nous ne pouvons inventer ce qui n’a aucun rapport avec nous et les trous noirs restent des impossibilités littéraires. On peut imaginer qu’ils constituent des entrées dans des univers parallèles mais ces univers nous doivent tout. On peut imaginer qu’ils sont la gueule béante de gigantesques créatures se nourrissant de notre monde mais ces créatures sont de l’ordre de celles que nous connaissons. Notre imagination est étroitement limitée par nos capteurs intellectuels.

Mais je m’égare. Maurice Roman me manque. Son dernier billet (numéroté 133 – je n’ai jamais compris comment fonctionnait sa numérotation. Jeu avec Pascal ?) était le suivant : « Pour un temps très bref, tous ces paysans durs à la tâche, travaillant de l’aube à la nuit tombée avec comme seule perspective de faire survivre leurs familles, toutes ces femmes accablées par la disparition de leurs hommes dans les hécatombes qui ont engraissé la bourgeoisie, se mettent à rire, plaisanter, parler fort, chanter, esquisser quelques pas de bourrée, boire, manger, tailler dans le jambon séché, manger de l’omelette au cèpes et du lièvre à la broche, des truites et des cuisses de grenouille. C’est la dépense en pure perte, demain il sera temps de revenir à la réalité. La vingtaine d’enfants du village, plus deux ou trois autres, venus de villages alentour et qui ont un lien de parenté avec les familles de La Roche, sont livrés à eux-mêmes, un peu ivre de toute cette joie, de l’odeur du foin, des fonds de verre de vin qu’ils ont osé boire en cachette. » Évocation d’un moment de vie paysanne, bien sûr. Mais après, qu’en faire ? Rien dans notre « contrat » ne dit d’ailleurs que je doive ou non utiliser tous ses fragments ? C’est comme ces phrases inattendues qui tournent parfois dans ma tête dont je ne sais ni d’où elles viennent ni où elles me mèneront.

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10 septembre 2015

Maurice Roman est mort

Maurice Roman est mort. Vraisemblablement entre les 6 et 8 septembre. Ses voisins, inquiets de ne pas le voir depuis quelques jours l’ont découvert dans une de ses chambres, sous une de ses couvertures-symboles du rétrécissement progressif de sa vie et qu’il aimait tant au point d’avoir même fini par en faire une œuvre artistique comme l’a révélé le site GreaTopArt. Il a été incinéré hier, mercredi 9, entouré d’une poignée d’amis. Il avait 92 ans et  presque neuf mois d’une vie bien remplie.

Paix à son âme — même si je ne suis pas persuadé qu’il aurait été d’accord avec cette notion — car si sa vie physique s’achève ici, sa vie intellectuelle reste encore bien riche. Comme il l’avait déclaré à ses rares amis, depuis plus d’une dizaine d’année, Maurice Roman avait confié un testament autographe qui attendait dans le bureau de sa maison de Montolieu. Celui-ci instaure son étrange neveu, Ronald Cline, une des rares personnes qu’il fréquentait depuis des années, comme son légataire universel mais, en même temps me désigne comme son légataire « intellectuel » me chargeant de l’ensemble de son œuvre et de tout ce qui s’y rattache. Ma tâche change donc de nature car si, dans la rédaction de ses mémoires, comme dans la mise à disposition du public de ses poèmes, je travaillais jusque là en fonction des envois réguliers qu’il me faisait épisodiquement et tout aussi aléatoirement par mail, je ne pourrais plus désormais travailler qu’à partir du stock de ses écrits divers et des annotations qu’il a tout au long de sa vie dispersées dans les livres de son immense bibliothèque dont il considérait qu’elle faisait partie de son patrimoine littéraire. Je ne sais pas encore comment je vais procéder.

Quoi qu’il en soit mon rapport à son œuvre change radicalement car si, comme je l’expliquais dans ma dernière page, j’avais souvent l’impression qu’il jouait avec ce que j’écrivais, dorénavant ces jeux possibles cessent et je reste seul maître à bord, un peu débordé par l’océan de documents qui submergent l’espace de sa maison. Je vais, dans un premier temps, devoir faire le tri puis, ensuite, élaborer une stratégie de diffusion car je sais que, notamment dans les annotations qu’il ne cessait de porter en marge des ouvrages qu’il lisait, existe tout un territoire de pensée qui gagnerait à être révélé. Faudrait-il que je crée un nouveau blog à ce sujet ?. Comme les lecteurs s’en doutent, j’ai, depuis le début de notre relation, le code d’accès à ses différentes manifestations sur Internet. C’est ainsi que j’ai pu, sur sa propre page Facebook, annoncer son décès. Me reste à décider ce que je vais en faire, utiliser cette page comme des mémoires d’outre-tombe, la laisser en l’état ou la clore… Nos relations depuis plus de dix ans ont été riches en surprises et en profonds échanges au point que j’ai parfois un peu délaissé mon travail d’écriture personnel pour faire connaître celui de Maurice Roman si injustement oublié depuis sa retraite autour des années 1990. Il me semble ainsi que je suis un peu Maurice et que notre entente intellectuelle allait bien au-delà d’une simple amitié. Sa confiance absolue en mon travail, l’abandon actif qu’il a fait depuis près de vingt ans, entre mes mains, de son œuvre passée et de celle qu’il était en train de produire, l’héritage qu’il me confie, tout cela me charge d’une responsabilité dont je connais la lourdeur mais que je certifie essayer de mener au bout le plus honnêtement possible.

31 août 2015

Un désir de tromper

Mensonges, trouble de mémoire, erreurs, volonté de tromperie… J’ai trouvé dans les notes que m’envoie MR un certain nombre de contradictions.

Ainsi il vient de me faire parvenir deux cahiers de 100 pages chacun qui constituent une partie de son journal de 1938, d’une part cela fait beaucoup de données d’un seul coup et, d’autre part, j’ai pu découvrir un certain nombre de contradictions avec des notes qu’il m’a fait parvenir par la suite. Troubles de mémoire ou erreurs volontaires ? J’ai souvent l’impression que MR joue avec moi comme le chat avec une souris et je ne parviens pas bien à en saisir la finalité.

S’il y a quelque chose d’absurde, comme je le disais dans ma page précédente à se mettre en position de nègre-biographe d’un écrivain dont j’ai beaucoup apprécié quelques publications anciennes et dont l’écriture poétique, flottant entre l’absurde et le lyrisme, l’érotisme et la naïveté, m’a toujours paru comme résolument novatrice — trop peut-être pour ses contemporains — j’ai longtemps hésité à me lancer dans ce travail qui dépend des documents que me fournit la personne sur laquelle il porte, me les livrant à son rythme, sans aucun souci de chronologie. Mais si, en plus, ce personnage de cette œuvre triche, s’il me donne volontairement des informations douteuses et parfois même fausses, j’avoue ne plus très bien voir où me mène ce jeu. Que devient en effet la littérature si elle ne s’appuie pas sur la croyance confiante dans les mondes qu’elle produit ? Je ne suis pas un adepte de l’écriture pour l’écriture, du plaisir des mots et des expressions pour ce seul plaisir. L’art pour l’art… Car dans ce cas tout acte d’écriture devient littérature or je suis convaincu que celle-ci a un rôle infiniment plus important dans la mesure où elle copnfronte chaque lecteur aux limites de ses convictions. Lire un poème, un roman, c’est bien sûr découvrir en partie des univers de pensée autres que les siens propres mais c’est aussi, bien plus que cela, provoquer chez les lecteurs une réorganisation profonde de ses circuits neuronaux. Je pense en effet que chaque lecture — si c’est une lecture véritable et non le simple moyen de passer le temps en tournant des pages — modifie l’être profond de celui qui la pratique. La lecture véritable exige l’ouverture totale de l’esprit du lecteur pour quelque chose comme son parasitage par un esprit autre. Il y a de l’envoûtement dans la lecture, il y a du parasitage. Le temps d’un livre, un autre esprit, un autre corps même, s’insère en moi et, pour cela le lecteur a besoin de pouvoir s’y abandonner avec une confiance totale. Je ne pourrais imaginer lire les éventuelles créations littéraires d’un robot, il y manquerait de la chair, du sang, des pleurs, des pulsation cardiaques, des sanies. Or je me demande de plus en plus, au fur et à mesure que je reçois des textes de MR, si MR est bien MR, s’il n’est pas simplement le manipulateur d’une superbe machine à écrire qui peut me fournir en une infinité de produits assez bien faits pour, généralement, me tromper. Si cette hypothèse se vérifiait, imagine-t-on l’écriture de la biographie d’un robot. Quel en serait l’intérêt ? Toute biographie repose sur la conviction confiante qu’il y a eu une vie humaine racontable et à raconter. S’il n’en est pas ainsi, alors à quoi peuvent bien servir ces erzats de mots et de productions textuelles, serait-ce encore de la littérature ?

22 mai 2015

une démarche schizophrène

Pourquoi me suis-je attelé à cette obligation absurde d’écrire, à sa place, la vie de Maurice Roman en me donnant la contrainte forte d’utiliser essentiellement les fragments que lui-même m’envoie jour après jour ? Écrire une biographie n’a rien d’original ni de compliqué, mais écrire une biographie en s’efforçant de le faire, sans disposer d’une vue d’ensemble, à partir de fragments reçus aléatoirement et dans le désordre est une gageure. Pourtant, tout en mesurant la difficulté et en toute connaissance de cause des servitudes que cette approche entraîne, je le fais volontairement et, je dois le dire, souvent même avec un certain nombre de satisfactions.

Il y a d’abord celle de m’affronter à une écriture autre que la mienne — car il n’est pas question que je ne fasse que m’inspirer des fragments et les réécrive — et me mettre ainsi dans la tête de celui qui les a écrits. D’une certaine façon, objectiver l’écriture, produire un texte en restreignant au maximum la place de l’ego. Ce texte devient le mien sans l’être vraiment, je suis ainsi le nègre de moi-même, me demandant, à chaque ligne, que signifie exactement le texte court dont je dispose et qu’il va me falloir intégrer à un texte plus ample. Ensuite le plaisir de jouer à cache-cache avec l’auteur de ces fragments car je n’ignore pas — il le déclare souvent — que Maurice Roman me lit et je suis persuadé qu’il s’amuse avec moi comme un chat avec une souris et qu’il ne m’envoie pas ses extraits au hasard. Je dois donc essayer d’anticiper sa stratégie, tenter de deviner vers quoi il veut m’emmener, libre à moi, ensuite, de jouer son jeu ou de jouer le mien. Étrange dialogue où, sous une coopération nécessaire, se dissimule une joute d’écriture qui, à mon sens, fait tout l’intérêt novateur de cette écriture.

Je suis et je ne suis pas l’auteur des pages de « L’acclimatation à la mort » car, si je ne les écrit pas vraiment, je suis leur metteur en pages, leur metteur en scène et de moi dépend en grande partie le résultat final de cette pièce-piège qui se joue sous les yeux de notre poignée de lecteurs.

Je n’ignore pas non plus, que sous l’apparente normalité banale de son écriture, Maurice Roman utilise des algorithmes tant pour numéroter ses fragments que, parfois, pour les produire et je me trouve donc ainsi confronté à quelque chose comme la pensée de sa pensée, un niveau d’abstraction rare dans l’écriture : je n’écris pas vraiment mais je compose, je structure, j’assemble en essayant de retrouver les règles sous-jacentes aux productions qui sont mes matériaux. Ainsi de nombreuses nouvelles perspectives s’ouvrent devant moi à chaque ligne que j’assemble m’obligeant à casser l’ensemble des petits rituels, des mécaniques d’écriture qui, sous l’appellation positive de style, enferme tout écrivain dans un certain nombre d’habitudes. Je vis ainsi cet exercice auquel je me contrains comme une thérapie, l’obligation de garder l’esprit en éveil et les yeux ouverts dans l’affrontement entre ma pratique d’écriture et cette écriture autre que je dois faire mienne tout — pour que l’autobiographie de Maurice Roman soit bien la sienne — en faisant en sorte qu’elle me reste étrangère. Parler en son nom tout en me défendant contre le risque d’assimilation. Démarche schizophrène, où  j’entends la voix de Maurice Roman voix qui critique, commente mes actions où je perçois, à sa place, des objets ou des entités en réalité absents, mais démarche voulue contrôlée, consciente, maîtrisée, ce qui, de ce qui pourrait être une maladie, tente de faire œuvre.

21 mai 2015

mettre un peu d’ordre

« Après avoir reçu un coup de téléphone, Ronald est parti ce matin. « Un super plan cul » a-t-il dit. Je n’aime pas beaucoup l’expression mais l’action qu’elle évoque est de son âge. Je vais le regretter, un peu. J’aime bien ce jeune écorché vif par l’existence. Il apparaîtra plus tard, dans Ma Vie (titre toujours provisoire), j’aurai alors l’occasion de mieux expliquer nos relations. »

Mon ami Maurice ne me facilite pas la tâche, je parierai même qu’il s’ingénie à me la compliquer me fgaisant parvenir ses notules dans le désordre chronologique le plus complet. J’ignore si c’est, de sa part un propos délibéré, une volonté d’écriture refusant la chronologie linéaire ou une simple négligence. Quoi qu’il en soit me revient le rôle difficile dans ce livre qu’il m’a demandé d’intituler désormais « La préparation à la mort » d’essayer de mettre un peu d’ordre dans son apparent total désordre. Mais après tout, peut-être, est-ce ainsi que ses souvenirs lui reviennent et son présent actuel est-il si ancré dans ses souvenirs qu’il refuse de faire la différence : aucune vie n’est en effet délibérément ordonnée et, si elle l’est, dans les romans, ce n’est que par artifice. Mais que l’on juge, voici quelques notes que je reçois aujourd’hui et que je vous livre dans leur ordre d’arrivée :

(142) « Dans mon post 127, je parlais de ces voix avec lesquelles je dialogue sans cesse, ce sont des voix sans visages, des dialogues sans contextes visuels. Seulement des voix. Parfois j’ai l’impression de renouer avec un dialogue depuis très longtemps entamé, de retrouver un souvenir, de le faire émerger de ma mémoire au hasard d’un mot, d’une impression : un souvenir sonore ; parfois, au contraire, ce sont des discussions nouvelles qui s’engagent avec des personnes familières ou des inconnus. C’est comme si, éveillé, je prolongeais un rêve, un rêve sans images. »

(133) « Juillet, 1927 ou 1928, vraisemblablement 1928. La fenaison. Il a fait sec et chaud, du foin en abondance. De chaque ferme partent les charrettes tirées par les bœufs roux de l’Aubrac. C’est la fête. D’abord parce que toute fin de fenaison se fête dans le village par un grand repas communautaire. On a sorti les tréteaux. On les a revêtus de draps blancs. On a fait cuire, dans le four du village, de grandes miches de pain brut, mais aussi les fouaces rondes, dorées, sucrées, de chaque ferme on a apporté des cruches de vin, un petit vin aigrelet des bords du Tarn, on a fait venir du chef lieu Lou Cayla, le joueur de Cabrette, le curé est là aussi, bien sûr, qui vient bénir la récolte, rendre grâce à Dieu de son abondance comme il rendrait grâce, l’attribuant aux péchés des hommes, de sa pauvreté. C’est la fête. Le foin est dans les granges, l’odeur encore un peu verte du foin réussit presque à couvrir celle du fumier. Les enfants courent en tous sens. »

(151) « Les vipères encore. A ce jour encore j’ignore ce que la guérisseuse pouvait faire des poches à venin. »

Le temps parfois très long qui s’installe entre chacune de mes nouvelles pages dépend ainsi de ces envois car je dois les remettre dans un ordre littérairement vraisemblable sinon  il serait peut-être possible — car les fragments sont numérotés — de le publier tels quels à la manière des Pensées de Pascal. Mais ce ne sont pas des pensées et je crains que cette façon de procéder ne soit guère lisible.

 

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24 janvier 2015

Une page essentielle

Il est extrêmement rare que Maurice Roman m’envoie une page complète. Généralement, comme j’ai eu l’occasion de le dire, ce ne sont que des fragments isolés. Je suppose qu’il considère donc celle-ci comme particulièrement importante, je la reproduis ici après l’avoir installée dans mon blog d’écriture :

« Le refus dont m’avait giflé cette adolescente ne fit qu’aggraver mon engluement dans l’isolement de l’écriture où je trouvais nombre de justifications pouvant, à la fois, m’y inventer un monde que je maîtrisais, fuir les nombreux écueils que la vie ne manque jamais de glisser sous nos pas, dire — sous couvert de la fiction — ce que je ne pouvais pas — ou ne savais pas — exprimer dans les confrontations de la vie réelle, rédimer les comportements des personnages de mon entourage… L’attrait de cette activité était d’autant plus forte qu’elle commençait à me donner une image « sociale ». Ainsi mon professeur de français ne cessait, à la grande satisfaction de mon père, de proclamer que j’avais un vrai talent d’écriture, que j’étais « un écrivain né », et faisait régulièrement publier quezlques uns de mes textes dans la revue du collège qu’il dirigeait alors. J’eus même, à l’occasion d’un petit concours d’écriture sur « l’amour de la patrie » organisé par le quotidien « Le Petit Parisien » le ridicule honneur de remporter le premier prix avec un texte que j’avais intitulé L’Amour dans l’Âme, dont est extrait le passage suivant décrivant une promenade méditative et lyrique, par une journée ensoleillée, sur le causse de Sauveterre :

« Il va au hasard…. Dans la vie, le mystère est si simple !. Il est impuissant à maîtriser le magma de sensations qui se bousculent dans son esprit. Il se demande quel avenir n'aura pas lieu. Il s'étonne de ce silence qui s'épaissit à l'intérieur de lui-même, comme une brume blanche acide le lavant un peu du misérable tourment de ses préoccupations habituelles. De ci de là, des pierres torturées poussent comme de petits pins malingres. Dans ses hauteurs, le ciel est d'azur. Le sentier sinue à l'ombre entre deux pentes ; de petits buissons le bordent. Ce monde limité semble pourtant sans fins. Le sens de la vie lui paraît quelque chose de très lent. Il pense toujours à plusieurs choses à la fois. Quelques nuages paressent dans la brise. Il cherche une langue qui dirait l'indicible. Il attend quelque chose, ne sait quoi, mais attend…. Il pense aux rares vautours fauves que l'on protège soigneusement, se demande si c'est vers un avenir de conservation qu'il faut tendre. Il a le désir de voir arriver quelque chose. Il ne sait s'il est en train de sauver le passé ou de le détruire. Aparemment, le rythme du temps n'a jamais changé ici. Les heures indifférentes s'empilent les unes sur les autres. Tout paysage n'offre d'intérêt que dans les souvenirs qu'il évoque »

Comme récompense mon texte, avec deux ou trois autres, me consacrant comme écrivain en herbe, fut publié dans ce journal ce qui ne manqua pas de m’attirer une ambiguë mais cependant éphémère gloire locale. Qui dira combien de vies ont été ainsi marquées par des faits de ce genre ?

À treize ans, ma vie était ainsi déjà dans ses traces : je serais un des prochains génies de la littérature française. Dès lors, mon professeur de français nous ayant dit un jour que les grands écrivains ne concevaient pas leur vie sans écrire au moins une page par jour, je me soumis à cette discipline et multipliais des exercices qui me sembiaient autant d’exercices d’entraînement indispensables.

 

15 septembre 2014

nous ne nous sommes jamais rencontrés

J’ai déjà eu l’occasion de décrire ici la relation d’écriture étrange qui me lie à Maurice Roman. Ne me demandez pas pourquoi c’est avec et sur lui que je travaille, je ne pourrai vous répondre que « parce c’est lui, parce que c’est moi ». Il y a déjà une vingtaine d’années que, chez un brocanteur, j’ai acheté par hasard un de ses livre : « Trois jeunes tambours ». Je l’ai dévoré d’une traite, séduit par un mélange détonant de fantaisie, d’imaginaire et de vérité dans une écriture que je sentais volontairement maladroite comme s’il voulait se débarasser d’une maîtrise de la langue qui aurait risqué de l’enfermer dans une vision trop éditoriale de la littérature. Moi qui alors cherchait comment casser la vision stéréotypée que le marché imposait de l’écriture, je ne pouvait qu’être fasciné. J’ai donc pris contact avec lui. S’en sont suivi, malgré une grande différence d’âge (j’avais trente ans, il en avait soixante) un échange de correspondance en ce jour encore ininterrompu et je dois dire que si, aujourd’hui, j’écris ce que j’écris c’est sous son influence. Pourtant nous ne nous sommes jamais rencontrés et nous n’avons jamais cherché à le faire comme si nous avions tous deux compris que ce qui nous liait ne pouvait être de l’ordre de l’anecdote mais appartenait entièrement à l’écriture. Océan dans lequel nous nous engloutissions tous deux.

Pourtant, au fur et à mesure de l’avancée du temps, j’ai compris que mon correspondant, malgré d’indéniables succés d’édition, ne se reconnaissait plus dans ce que devenait le champ littéraire. Je savais par ses confidences qu’il écrivait toujours beaucoup. « Je suis un graphomane insatiable, me dit-il dans une de ses lettres, j’écris tous les jours, et vieillissant, ayant moins d’intérêt pour mes contemporains, souvent tout le jour. » Il publiait de moins en moins, disait qu’ayant maintenant de quoi vivre tranquille, il n’en avait plus besoin et que, ayant en même temps, épuisé et la coquetterie d’être considéré comme un écrivain, et l’intérêt de ce que les lecteurs de ses ouvrages lui renvoyaient en écho, il avait décidé de se retirer. C’est ainsi qu’il s’installa à Montolieu dans une maison assez grande mais très modeste où il me dit qu’il avait entassé tout ce qui avait constitué sa vie. Malgré ce, notre correspondance continuait comme s’il avait encore besoin d’un lien avec le monde et qu’il m’attribuait ce rôle. Et ce rôle me convenait. Il m’envoyait souvent des fragments, des bribes de souvenirs, des réflexions, de petits textes d’observation et je lui suggérai de les publier. Il refusa, me dit que ces fragments auraient besoin d’être rassemblés, retravaillés, qu’il lui faudrait pour cela définir une nouvelle écriture et qu’il n’en avait plus ni l’envie, ni la force, ni le courage.

Étant moi-même un drogué de l’écriture, j’osai, en prenant toutes les précautions de style qui me semblaient nécessaire, de lui proposer d’aider à le faire. Sa réponse fut simple, rapide, directe : « Si vous en avez envie, faites-le, mais ne me demandez ni de retoucher quoi que ce soit, ni de donner mon opinion sur ce qui ne pourra être qu’une réécriture. » C’est ainsi que s’est établi entre nous cette "collaboration littéraire autobiographique" que je crois inédite : j’écris pour Maurice Roman, sous son nom, des textes qu’il n’a jamais écrits composés du tissage des fragments qu’il me confie au grè de ses humeurs. J’ai ainsi retrouvé l’écriture comme un artisanat.

08 août 2014

La poésie de Maurice Roman

Maurice Roman est un poète. Essentiellement. Bien sûr, je n’ignore pas qu’il a été autrefois, sous un autre nom qu’il m’a fait jurer de ne pas dévoiler, un romancier et essayiste très connu (un indice toutefois, c’étaient dans les années 40-50) mais il a depuis renoncé au roman. Et lorsque je lui ai demandé pourquoi, voici ce qu’il m’a écrit : « Contrairement à Lewis Carroll qui dit qu’il faut « commencer au commencement » et déconseille « d’ouvrir le livre au hasard ce qui conduirait vraisemblablement le lecteur, à l’abandonner… cette règle est très souhaitable lorsqu’il s’agit du roman, par exemple, où l’on risquerait fort, en ouvrant le livre ici, puis là, de gâcher tout le plaisir qu’on aurait pu prendre au développement de l’intrigue ». Je crois au contraire que la linéarité s’est aujourd’hui épuisée, ne correspond plus à l’univers textuel nouveau dans lequel nous baignons et ne donne plus que des textes ennuyeusement prévisibles, dans leurs intrigues artificielles. Je préfère pour ma part qu’il n’y ait ni entrée ni sortie définie ce qui permet, exige même, des lectures multiples transversales sans que l’on ne perde rien du plaisir de lire, bien au contraire».

Maurice Roman est donc essentiellement un poète, non parce qu’il me donne régulièrement, par paquets, ces poèmes que j’installe dans le blog « Poèmes lyriques de Maurice Roman », mais parce qu’il s’adonne depuis maintenant de nombreuses années à une écriture fragmentaire, chaque fragment faisant un tout et n’étant relié aux autres que par les différentes trajectoires que permettent leurs lectures. Comme la poésie, en effet, ils ne proposent aucun ciment entre eux laissant l’esprit du lecteur libre de les construire — ou non — en des ensembles où chacun d’eux propose sa propre cohérence. La poésie en effet ne disserte pas, n’impose pas de raisonnement logique mais laisse le lecteur, à partir de ses propres impressions et sentiments, à partir des chocs des mots, combler d’éventuelles lacunes textuelles.

Il n’est pas indifférent en effet pour un lecteur que « La vie est d’une banalité effroyable, poupées mécaniques, nous répétons chaque jour sans y penser les mêmes gestes et, aussi souvent, les mêmes paroles. » précède « Curieuse expression que raconter ses mémoires… » ou « Ce qui m'amuse le plus, c'est le sentiment de plus en plus fort, d'être invisible aux jeunes filles». Les bifurcations ici possibles entraînent vers des infinités de trajectoires textuelles ouvrant ainsi de multiples perspectives tant au récit de la Vie de Maurice Roman qu’aux impressions personnelles que reçoit le lecteur lui-même.

J’aurais donc dû me contenter de publier, dans l’espace naturellement hypertextuel des blogs où toute linéarité est temporelle et provisoire, les fragments tels qu’il me les a confiés. J’ai décidé de faire le contraire : proposer aux lecteurs une vie apparemment linéaire de Maurice Roman en collant les fragments à ma façon créant ainsi une autobiographie qui n’en est pas une et disposant, ici et là, des indices de cette imposture. Car c’est bien une imposture qu’il faut lire sous ce texte : tout le texte est de Maurice Roman mais ce qui en est proposé n’est pas de lui.

Pourtant, tout comme lui, je hais la linéarité — je m’en expliquerai un jour — aussi ai-je inscrit ce livre dans l’ensemble totalement hypertextuel du Sens de la vie où des jeux de répétition, de reprises, d’échos, construisent une multitude d’autres textes possibles faisant retrouver à celui de Maurice Roman un autre niveau de fragmentaire qu’il n’avait pas lui-même imaginé. Une autre manifestation de poésie.

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05 août 2014

l'écriture et Maurice Roman

Quelques révolutions sont tranquilles. Ce ne sont pas les moins importantes. Sans soubresauts, presque clandestines, elles  bouleversent  lentement les mœurs les mieux établies. On ne s'en aperçoit pas vraiment. Du moins l'on ne perçoit d'abord rien dans les évolutions multiformes,  désordonnées, incapables que nous sommes  de comprendre la nature réelle des changements, leur profondeur, leur champ d'action, leur amplitude, leurs directions. Car la plupart du temps ce qui est appréhendé n'est qu'apparence, masque dissimulant sous de fausses évidences la nature réelle des transformations en cours. Ainsi, nous n'avons pas tout à fait pris conscience encore que la littérature est morte. Notre littérature est morte. Tout au moins ce mode d'expression artistique que jusqu'à aujourd'hui nous désignons ainsi. Moribonde plutôt, en voie d'épuisement par perte de vitalité, espèce en voie de disparition. Trop fatiguée à survivre, elle n'invente plus. Ecureuil encagé, toutes ses forces ne servent plus qu'à faire tourner en vain la roue qui l'emprisonne lui donnant l'illusion du mouvement. Malade d'une très longue maladie incurable, maintenue par de multiples associations de défense, elle n'en finit pas de traîner d'hôpitaux en cliniques, de salons en librairies, de prix ringards en émissions TV indigentes. Pourvu qu'elle ménage ses forces, que ses attentionnés médecins veillent attentivement sur elle, elle peut donner longtemps encore une illusion de vie : littérature-légume, cerveau détruit, soutenue artificiellement par d'incessantes perfusions. C'est ainsi que l'aiment ses faux amis, qui, chaque jour, disent venir la voir par amour. Visiteurs dévoués de malades, ils se sentiraient pourtant rejetés si la vie, dans tous ses bouillonnements et ses risques, revenait vraiment. Remettant en cause leurs rapports à ce qu'ils croient être la littérature et qui n'en est plus que le spectre. Car ce qu'ils aiment en elle, c'est l'habitude et la présence, le fait de la savoir là calme et paisible, quelque chose comme une rassurante certitude. Une trop vieille accoutumance. Surtout ne les dérangez pas ! Dialectique du malade et de son témoin où chacun fonde l'autre dans ce qui renforce leurs rôles respectifs. Et les y enferme. Depuis les dernières tentatives un peu pathétiques de l'école du "nouveau roman" qui avait au moins perçu comme une odeur d'avenir. Tentatives escamotées par le magicien-commerce, qui transforme tout ce qu'il touche, le roman ressassant de vieilles lunes revient avec délectation sur ce qu'il était avant Joyce, ne révélant plus que des sous-Zola, des Maupassant affectés, des Balzac essoufflés ou des Flaubert languides. Le romancier idéal est, plus que jamais, celui qui applique plus ou moins laborieusement les recettes éprouvées. Une histoire pas trop compliquée aux quelques anecdotes originales judicieusement placées que l'on puisse résumer en ville ou à la télévision. De préférence des lieux originaux ou exotiques. Des phrases courtes. Un livre pas trop épais. Quelques effets de style mais sans plus. Pas trop de descriptions, un nombre maîtrisable de personnages typés. Un peu d'humour ou d'émotion. Un début. Une fin. Un récit qui avance gaillardement de l'une à l'autre. Un bon éditeur. Quelque chose comme une intrigue. Au mieux, au pire, la complaisance auto-satisfaite du miroir. Une attachée de presse au bon relationnel. Des amis bien placés. Un certain charme personnel. Il est vrai que tous les écrivains ne se sentent pas contraints par cette rhétorique et que quelques uns d'entre eux -il y a une morale de l'intégration sociale : ce sont souvent ceux qui réussissent le mieux- l'ont, dès leur naissance, acquise dans le berceau de l'écriture. Ainsi, faiblissant de jour en jour, se prolonge artificiellement la malade.

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31 janvier 2014

je ne suis pas Maurice Roman

On me demande — je me le demande aussi — pourquoi poursuivre l’écriture ce roman qui n’est pas le mien du roman que Maurice Roman ne veut pas écrire lui-même ? Il y a là bien entendu quelque chose qui peut paraître absurde à qui ne s’est jamais posé la question de l’écriture. Ce roman ne sera jamais publié et si je le dépose sur un blog, sachant pertinamment que ses chances statistiques de rencontrer ne serait-ce qu’un lecteur sont proches du zéro absolu (750 visiteurs en deux ans, certains venus depuis Google par des demandes aussi absurdes que « maman baise avec cheval » ou « roman d’un instituteur »…). Écrire est une démarche totalement solipsiste, dans l’écriture ce qui importe plus que tout, c’est le dialogue qu’un humain entretien avec l’écrivain, son double invisible. On n’écrit pas pour les autres, on écrit pour soi et ce que l’auteur recherche dans ses rapports éventuels avec ces autres que sont les lecteurs, ce n’est que l’approbation de son reflet dans leurs yeux. L’auteur veut être reconnu comme tel. Peu importe — car ce n’est alors qu’une question externe, commerciale — qu’il ait un ou cent mille lecteurs, ce qui lui importe est d’être reconnu pour ce qu’il est au plus profond de lui-même, d’oser révéler publiquement, mais sous un masque ou une série de masques, l’entité souvent complexe que la vie quotidienne ne lui permet pas d’affirmer. L’écrivain n’est que parce qu’il ose se dire tout en feignant de dire autre chose. Dès lors, que j’écrive la vie de Maurice Roman ou celle de Marcel Proust n’a guère d’importance car Madame Bovary c’est moi. Un livre, un roman davantage qu’un poème, parce qu’il fait semblant de croire à un réel écrit, n’est rien d’autre que cette bouteille jetée à la mer dont, sans grande illusion, on attend qu’elle échoue sur un rivage habité.

Choisissant d’écrire dans ce dialogue permanent avec ce vieil homme réel qu’est Maurice Roman, cet homme que je n’ai jamais rencontré qu’à travers les messages qu’il m’envoie (parfois une lettre, parfois une carte postale, parfois un courriel ou un fragment affiché dans sa page Facebook) mais qui m’offre ses textes comme si j’en étais l’auteur, qui me les abandonne, me laissant ce loisir inoui de les faire mien, je peux prétendre écrire son roman tout en sachant très bien que, par ma propre écriture, par les choix que je fais dans les matériaux qu’il m’envoie, c’est de mon moi profond dont je parle. La perspective est renversée, je ne suis pas Maurice Roman mais ce Maurice Roman, c’est moi.

Car je suis très loin d’utiliser tout des fragments de textes qu’il m’envoie et je me donne de plus le droit d’yn introduire nonseulement mon texte mais ma propre liberté. De fait, ce qui m’étonne le plus dans cette singulière aventure d’écriture, c’est que Maurice Roman m’autorise de jouer avec lui comme le chat avec la souris. Comment peut-il abandonner ainsi son écriture à celle d’un autre ? De nous deux je ne saurais dire qui est le chat et qui est la souris car, dans ce curieux échange, il n’est pas possible qu’il ne trouve pas sa propre satisfaction. Tous deux nous jouons ainsi à nous écrire car, même si lui ne fait pas de moi un personnage de roman, il n’est pas possible qu’il n’essaie pas d’anticiper sur ce que je vais faire du matériau qu’il me livre, pas possible qu’il ne considère pas son écriture comme un prétexte, au sens premier du terme. Deux solipsismes qui s’emboîtent l’un dans l’autre dans un étrange tressage qui n’a d’autre but que lui-même.

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