«Je suis tout d’intérieur, ne vis plus aucune aventure, dehors le monde a son poids, son soleil, son odeur, ses règles de vie, ses événements minuscules. Je marche dans mon espace propre ignorant ce qui pourrait advenir, insensible au bruit des villes, parfois même à celui du vent. Partagé entre la fouille de ma mémoire et l’inanité du présent, j’ai des moments de doute, cherche, me cherche dans le puzzle de mes livres, me demande ce qui aurait pu être et n’a pas été, où ma trajectoire a bifurqué. Je pèse le temps au poids silencieux de choses inutiles, à l’évidence de leurs places et leurs rôles, à leurs finalités, mais rien ne peut épuiser le trop plein de vide de mon réel. Mon âge m’a-t-il à ce point détaché du monde que je ne sais plus distinguer entre ce que je fais, ce qui me prolonge et ce qui me détruit ? Dans ce temps désormais immobile, j’ai peur de ce que je suis, de ce que j’ai été. Mes pas ne me portent désormais que dans les dédales invisibles de mon espace mental, mes jours ont une tendance mystique car rien, jamais, ne me mènera plus à rien qu’à moi-même.» déclare Maurice Roman dans une de ses belles pages de confidence même si, parfois, un peu lyriques. Il avoue ainsi que raconter sa vie ne lui est qu’un prétexte, ce qu’il cherche dans cette autobiographie — dont, comme de toute autobiographie nous ne saurons jamais quelle est la part d’authenticité, de vérité, et celle d’invention imaginaire — c’est comme une suspension du temps, plus excatement même une suspension dans ce temps où il serait comme en lévitation, un point entre l’avant qui lui sert de prétexte et cet après qui, lentement, se retrécit inexorablement ; entre la mémoire, l’imagination de la mémoire et la vie.
Notre vie s’écrit en effet à la craie sur un tableau noir où à chaque instant nous dessinons mais où, pour dessiner encore, devons effacer ce qui a déjà été esquissé. Ne restent alors, par hasard, entre les traits des dessins nouveaux, que de vagues traces de nos figures antérieures et pour leur donner quelque sens, nous devons ainsi nous efforcer, à partir de ces fragments de traits, à reconstruire la figure antérieure, la recomposer ou, plus souvent peut-être, l’imaginer, croire reconstruire ce qui est perdu à jamais. Parce que nous vivons ainsi dans l’instant chacun d’eux doit être vécu avec la plus grande intensité possible. Je ne sais si c’est sa prise de conscience précoce de cette nécessité qui a décidé de sa vie, mais c’est ainsi que, semble-t-il, Maurice Roman a, très tôt, compris ce qu’était vivre, négligeant toujours le futur à l’impérieuse urgence du présent, donnant aux sens, aux sensations, aux émotions la priorité sur tout autre comportement. Or, avec le temps qui passe, avec la vieillesse, et ce peut-être d’autant que, malgré son âge, il n’en ressent pas encore vraiment les effets physiques, tout son environnement, toute la société lui fait éprouver, à tout instant, qu’il n’est plus complètement dans la vie.
« Les existences sont des tapisseries où les figures qui se tracent n’offrent une image qu’au fur et à mesure du tissage. Comment Pénélope pouvait-elle mieux affirmer que sa vie serait en jachère jusqu’au retour de son mari qu’en détissant chaque soir ce qu’elle avait tissé dans la journée. » dit-il dans une autre page, que deviennent-elles alors quand, contrairement à Pénélope, il n’y a plus d’époux à attendre, que le futur qui justifie la tapisserie n’est plus que vide, absence, effacement, disparition ? Et c’est là que son œuvre atteint à l’Universel, dans cette méditation sur le temps quelle nous propose. Les épisode de sa vie, quels qu’ils soient, ne sont alors que prétextes, anecdotes, qu’importe qu’ils soient vrais ou faux, ce qui compte c’est qu’ils nous mettent sans cesse en face de nous-mêmes.