Les écrivains ne sont pas des dieux ; ils ne maîtrisent rien de la complexité des écheveaux de vies humaines qui se nouent sans cesse les unes aux autres au point de faire des pelotes de nœuds dont personne ne parvient à démêler les fils. La simplicité naïve du projet — raconter une vie, mettre sa mémoire sur le papier — se heurte rapidement à l’obligation des choix car quel fait a plus d’importance que les autres, quel fait mérite d’être rapporté alors que l’autre ne l’est pas ? Raconter sa vie c’est se mettre en scène, choisir un angle d’éclairage au détriment de tous les autres possibles: «J’écris en effet ma biographie ni comme une défense, ni comme un plaidoyer, ni comme une illustration. Je m’efforce simplement de recenser, faire tenir ensemble, les 2.838.240.000 secondes durant lesquelles un corps a respiré, souffert, senti, ressenti, vu, entendu, durant lesquelles un cerveau, le mien, a analysé, compris, partagé, éprouvé l’infini nuance des sentiments mais qui, alors qu’il sait arriver à la fin de tout cela, alors que leur enregistrement dans sa mémoire n’a jamais cessé, ne parvient, dans la fuite continue du fleuve du temps, à n’en retenir qu’un quantité ridicule. ». Ces deux milliards de seconde dont parle Maurice Roman ne peuvent trouver leur place dans un ouvrage aussi volumineux soit-il. Deux milliards de seconde, ce sont plusieurs millions de pages, ce sont des années d’écriture d’autant que chacune de ces secondes vécues en nécessite plusieurs d’écriture. Tâche impossible, tâche impensable: la vie a son rythme propre qui interdit à l’homme de le penser. Être ne peut être écrire. Les deux sont antagonistes aussi n’est-ce pas par hasard que Maurice Roman entreprend ce travail à la fin de sa vie, dans cette période de son existence où le vécu s’efface devant le regard sur la vie, où la sensation de vide du présent recherche une supposée plénitude du passé. Maurice Roman s’effondre dans une forme de nostalgie: «J’aurais tant aimé avoir conservé des sensations de mes premiers mois de vie : des odeurs, des sons, des goûts… Mais non, rien, une absence au monde. J’ai toujours été à la recherche de cette période aveugle de ma vie et si j’ai trouvé des traces de ce que je fus, j’en ai trouvé trop peu. Plus tard, lorsque ma sœur eut des enfants, j’ai longuement observé ses nourrissons, essayant de percer dans les mouvements de leur visage, leurs gestes, les sensations qu’ils devaient éprouver pour m’imaginer des souvenirs».
D’où sa recherche inquiète du moindre témoignage de son vécu. L’effroi actuel de ne plus être ne s’estompe que dans la certitude d’avoir été: «Ce matin où la cacophonie des oiseaux m’éveille avec l’aube, je me demande si, dans mon enfance, dans cette maison d’école noyée au milieu d’une nature très primitive, cette même folie de chants d’oiseaux divers qui, s’entraînant l’un l’autre, provoquent cette brutale polyphonie violente avec laquelle ils ouvrent le jour mettait aussi fin à mon sommeil. En mai 1923, en mon premier printemps, âgé déjà de cinq mois, étais-je, dans mon berceau, déjà sensible à ces manifestations sonores de la vie extérieure ou, dans mon cerveau où le maillage des relations qui font la construction mentale du monde, n’étaient pas encore assez nombreuses, ne faisaient elles partie que d’un bruit de fond d’où ne se détachaient que la voix plus constante de mes parents ?»
Maurice Roman a besoin de preuves, d’éléments de preuve, de traces: «Dans une malle des vêtements de nourrisson dont un bonnet bordé de dentelle et un petit manteau à la capeline de même dentelle que je porte sur une photos noir et blanc de mon enfance où mon père, de sa belle écriture calligraphiée, a, pour l’éternité, noté « juin 1924, Maurice a dix huit mois».