Je sais que l’expérience que je tente ici n’est pas ordinaire, écrire le roman du roman d’un auteur que je connais à peine relève de l’inconscience, peut-être même de l’ineptie, mais je ne recule que rarement devant les défis. Je ne connais Maurice Roman que par son œuvre, abondante, passionnante et pourtant, pour des raisons que je ne saurais dire, de moins en moins connue. Il aurait été plus facile d’écrire le roman d’un écrivain connu, une biographie romancée comme il y en a tant, ou mort ; plus facile aussi d’écrire la biographie imaginaire d’un écrivain imaginaire pour laquelle j’aurais toutes libertés ; j’ai choisi d’écrire non la biographie, mais la fabrique d’un texte d’un auteur encore vivant mais que, bien que l’admirant, je connais à peine. J’imagine la personne réelle de Maurice Roman et, m’appuyant sur les fragments qu’il m’envoie ou m’a envoyé, j’écris le récit qu’il n’a pas voulu — ou pu — écrire lui-même. Je ne mens pas, je n’invente pas, je construis.

Expérience d’autant plus étrange que le blog où figure ce texte, n’est pas le récit de la vie de Maurice Roman à laquelle je consacre un autre de mes blogs mais le récit des relations psychologiques et littéraires que suscitent la constitution de ce récit. Je ne crois pas qu’il y ait eu, auparavant, de tentatives de ce genre. D’abord parce qu’elle suppose une relation toute particulière entre l’écrivain écrit, Maurice Roman, capable de m’abandonner ses textes sans jamais intervenir, et l’écrivain écrivant que je suis qui accepte, comme un interprète de s’effacer totalement sous le personnage qu’il tente de servir au mieux. C’est pour cela que, d’un commun accord, nous avons refusé de nous rencontrer, rejetant toute connaissance directe pour une médiation par l’écriture. Nos vies ne sont que littéraires et, pour cela, interchangeables. Dans le temps de l’écriture, je suis Maurice Roman. Une littérature de la littérature où seul le texte prime. Nous « prenons un certain plaisir à parler de soi dans le vide, à jeter des mots au vent espérant simplement, dans ces mots envolés, retrouver quelques sensations passées, parfois même oubliées.» Je fais miennes ses phrases : «Malgré tout, malgré surtout cette forte tentation de céder à la fatigue, de m'y couler comme dans la mousse débordante d'un bain chaud, je ne renonce pas… je ne veux pas renoncer, pas encore… Illusion d'être» et de faire. «Je vais où ses souvenirs me portent» vis ma vie par procuration, écris comme on s’abandonne. « Lentement je me métamorphose.

Comme le dit Maurice Roman lui-même dans une de ses nombreuses notes: «Écrire est une attitude religieuse: il faut sans cesse faire son examen de conscience. » et j’essais ainsi de donner une réponse à cette autre question qu’il se pose à lui-même: «Quand, comment, finir une autobiographie puisque on ne peut l'écrire qu'en étant en vie. Faut-il décider de mettre un point final au texte en même temps qu'à son existence?» M’effaçant sous lui, tentant de devenir son double, presque son clone, la question de l’achèvement de l’autobiographie ne se pose plus : à sa mort je mettrai naturellement un point final à son autobiographie.

Je n’ignore pas ce qu’il y a de dément dans une telle démarche qui va à l’encontre de toutes les traditions littéraires. Mais cette folie est ma folie et, comme telle, je l’assume. Peu importe que cela intéresse ou non, quelqu’un d’autre, ce «lecteur» mythique visée habituelle de tout écrivain.