Maurice Roman est un poète. Essentiellement. Bien sûr, je n’ignore pas qu’il a été autrefois, sous un autre nom qu’il m’a fait jurer de ne pas dévoiler, un romancier et essayiste très connu (un indice toutefois, c’étaient dans les années 40-50) mais il a depuis renoncé au roman. Et lorsque je lui ai demandé pourquoi, voici ce qu’il m’a écrit : « Contrairement à Lewis Carroll qui dit qu’il faut « commencer au commencement » et déconseille « d’ouvrir le livre au hasard ce qui conduirait vraisemblablement le lecteur, à l’abandonner… cette règle est très souhaitable lorsqu’il s’agit du roman, par exemple, où l’on risquerait fort, en ouvrant le livre ici, puis là, de gâcher tout le plaisir qu’on aurait pu prendre au développement de l’intrigue ». Je crois au contraire que la linéarité s’est aujourd’hui épuisée, ne correspond plus à l’univers textuel nouveau dans lequel nous baignons et ne donne plus que des textes ennuyeusement prévisibles, dans leurs intrigues artificielles. Je préfère pour ma part qu’il n’y ait ni entrée ni sortie définie ce qui permet, exige même, des lectures multiples transversales sans que l’on ne perde rien du plaisir de lire, bien au contraire».

Maurice Roman est donc essentiellement un poète, non parce qu’il me donne régulièrement, par paquets, ces poèmes que j’installe dans le blog « Poèmes lyriques de Maurice Roman », mais parce qu’il s’adonne depuis maintenant de nombreuses années à une écriture fragmentaire, chaque fragment faisant un tout et n’étant relié aux autres que par les différentes trajectoires que permettent leurs lectures. Comme la poésie, en effet, ils ne proposent aucun ciment entre eux laissant l’esprit du lecteur libre de les construire — ou non — en des ensembles où chacun d’eux propose sa propre cohérence. La poésie en effet ne disserte pas, n’impose pas de raisonnement logique mais laisse le lecteur, à partir de ses propres impressions et sentiments, à partir des chocs des mots, combler d’éventuelles lacunes textuelles.

Il n’est pas indifférent en effet pour un lecteur que « La vie est d’une banalité effroyable, poupées mécaniques, nous répétons chaque jour sans y penser les mêmes gestes et, aussi souvent, les mêmes paroles. » précède « Curieuse expression que raconter ses mémoires… » ou « Ce qui m'amuse le plus, c'est le sentiment de plus en plus fort, d'être invisible aux jeunes filles». Les bifurcations ici possibles entraînent vers des infinités de trajectoires textuelles ouvrant ainsi de multiples perspectives tant au récit de la Vie de Maurice Roman qu’aux impressions personnelles que reçoit le lecteur lui-même.

J’aurais donc dû me contenter de publier, dans l’espace naturellement hypertextuel des blogs où toute linéarité est temporelle et provisoire, les fragments tels qu’il me les a confiés. J’ai décidé de faire le contraire : proposer aux lecteurs une vie apparemment linéaire de Maurice Roman en collant les fragments à ma façon créant ainsi une autobiographie qui n’en est pas une et disposant, ici et là, des indices de cette imposture. Car c’est bien une imposture qu’il faut lire sous ce texte : tout le texte est de Maurice Roman mais ce qui en est proposé n’est pas de lui.

Pourtant, tout comme lui, je hais la linéarité — je m’en expliquerai un jour — aussi ai-je inscrit ce livre dans l’ensemble totalement hypertextuel du Sens de la vie où des jeux de répétition, de reprises, d’échos, construisent une multitude d’autres textes possibles faisant retrouver à celui de Maurice Roman un autre niveau de fragmentaire qu’il n’avait pas lui-même imaginé. Une autre manifestation de poésie.