Il est extrêmement rare que Maurice Roman m’envoie une page complète. Généralement, comme j’ai eu l’occasion de le dire, ce ne sont que des fragments isolés. Je suppose qu’il considère donc celle-ci comme particulièrement importante, je la reproduis ici après l’avoir installée dans mon blog d’écriture :

« Le refus dont m’avait giflé cette adolescente ne fit qu’aggraver mon engluement dans l’isolement de l’écriture où je trouvais nombre de justifications pouvant, à la fois, m’y inventer un monde que je maîtrisais, fuir les nombreux écueils que la vie ne manque jamais de glisser sous nos pas, dire — sous couvert de la fiction — ce que je ne pouvais pas — ou ne savais pas — exprimer dans les confrontations de la vie réelle, rédimer les comportements des personnages de mon entourage… L’attrait de cette activité était d’autant plus forte qu’elle commençait à me donner une image « sociale ». Ainsi mon professeur de français ne cessait, à la grande satisfaction de mon père, de proclamer que j’avais un vrai talent d’écriture, que j’étais « un écrivain né », et faisait régulièrement publier quezlques uns de mes textes dans la revue du collège qu’il dirigeait alors. J’eus même, à l’occasion d’un petit concours d’écriture sur « l’amour de la patrie » organisé par le quotidien « Le Petit Parisien » le ridicule honneur de remporter le premier prix avec un texte que j’avais intitulé L’Amour dans l’Âme, dont est extrait le passage suivant décrivant une promenade méditative et lyrique, par une journée ensoleillée, sur le causse de Sauveterre :

« Il va au hasard…. Dans la vie, le mystère est si simple !. Il est impuissant à maîtriser le magma de sensations qui se bousculent dans son esprit. Il se demande quel avenir n'aura pas lieu. Il s'étonne de ce silence qui s'épaissit à l'intérieur de lui-même, comme une brume blanche acide le lavant un peu du misérable tourment de ses préoccupations habituelles. De ci de là, des pierres torturées poussent comme de petits pins malingres. Dans ses hauteurs, le ciel est d'azur. Le sentier sinue à l'ombre entre deux pentes ; de petits buissons le bordent. Ce monde limité semble pourtant sans fins. Le sens de la vie lui paraît quelque chose de très lent. Il pense toujours à plusieurs choses à la fois. Quelques nuages paressent dans la brise. Il cherche une langue qui dirait l'indicible. Il attend quelque chose, ne sait quoi, mais attend…. Il pense aux rares vautours fauves que l'on protège soigneusement, se demande si c'est vers un avenir de conservation qu'il faut tendre. Il a le désir de voir arriver quelque chose. Il ne sait s'il est en train de sauver le passé ou de le détruire. Aparemment, le rythme du temps n'a jamais changé ici. Les heures indifférentes s'empilent les unes sur les autres. Tout paysage n'offre d'intérêt que dans les souvenirs qu'il évoque »

Comme récompense mon texte, avec deux ou trois autres, me consacrant comme écrivain en herbe, fut publié dans ce journal ce qui ne manqua pas de m’attirer une ambiguë mais cependant éphémère gloire locale. Qui dira combien de vies ont été ainsi marquées par des faits de ce genre ?

À treize ans, ma vie était ainsi déjà dans ses traces : je serais un des prochains génies de la littérature française. Dès lors, mon professeur de français nous ayant dit un jour que les grands écrivains ne concevaient pas leur vie sans écrire au moins une page par jour, je me soumis à cette discipline et multipliais des exercices qui me sembiaient autant d’exercices d’entraînement indispensables.