« Après avoir reçu un coup de téléphone, Ronald est parti ce matin. « Un super plan cul » a-t-il dit. Je n’aime pas beaucoup l’expression mais l’action qu’elle évoque est de son âge. Je vais le regretter, un peu. J’aime bien ce jeune écorché vif par l’existence. Il apparaîtra plus tard, dans Ma Vie (titre toujours provisoire), j’aurai alors l’occasion de mieux expliquer nos relations. »

Mon ami Maurice ne me facilite pas la tâche, je parierai même qu’il s’ingénie à me la compliquer me fgaisant parvenir ses notules dans le désordre chronologique le plus complet. J’ignore si c’est, de sa part un propos délibéré, une volonté d’écriture refusant la chronologie linéaire ou une simple négligence. Quoi qu’il en soit me revient le rôle difficile dans ce livre qu’il m’a demandé d’intituler désormais « La préparation à la mort » d’essayer de mettre un peu d’ordre dans son apparent total désordre. Mais après tout, peut-être, est-ce ainsi que ses souvenirs lui reviennent et son présent actuel est-il si ancré dans ses souvenirs qu’il refuse de faire la différence : aucune vie n’est en effet délibérément ordonnée et, si elle l’est, dans les romans, ce n’est que par artifice. Mais que l’on juge, voici quelques notes que je reçois aujourd’hui et que je vous livre dans leur ordre d’arrivée :

(142) « Dans mon post 127, je parlais de ces voix avec lesquelles je dialogue sans cesse, ce sont des voix sans visages, des dialogues sans contextes visuels. Seulement des voix. Parfois j’ai l’impression de renouer avec un dialogue depuis très longtemps entamé, de retrouver un souvenir, de le faire émerger de ma mémoire au hasard d’un mot, d’une impression : un souvenir sonore ; parfois, au contraire, ce sont des discussions nouvelles qui s’engagent avec des personnes familières ou des inconnus. C’est comme si, éveillé, je prolongeais un rêve, un rêve sans images. »

(133) « Juillet, 1927 ou 1928, vraisemblablement 1928. La fenaison. Il a fait sec et chaud, du foin en abondance. De chaque ferme partent les charrettes tirées par les bœufs roux de l’Aubrac. C’est la fête. D’abord parce que toute fin de fenaison se fête dans le village par un grand repas communautaire. On a sorti les tréteaux. On les a revêtus de draps blancs. On a fait cuire, dans le four du village, de grandes miches de pain brut, mais aussi les fouaces rondes, dorées, sucrées, de chaque ferme on a apporté des cruches de vin, un petit vin aigrelet des bords du Tarn, on a fait venir du chef lieu Lou Cayla, le joueur de Cabrette, le curé est là aussi, bien sûr, qui vient bénir la récolte, rendre grâce à Dieu de son abondance comme il rendrait grâce, l’attribuant aux péchés des hommes, de sa pauvreté. C’est la fête. Le foin est dans les granges, l’odeur encore un peu verte du foin réussit presque à couvrir celle du fumier. Les enfants courent en tous sens. »

(151) « Les vipères encore. A ce jour encore j’ignore ce que la guérisseuse pouvait faire des poches à venin. »

Le temps parfois très long qui s’installe entre chacune de mes nouvelles pages dépend ainsi de ces envois car je dois les remettre dans un ordre littérairement vraisemblable sinon  il serait peut-être possible — car les fragments sont numérotés — de le publier tels quels à la manière des Pensées de Pascal. Mais ce ne sont pas des pensées et je crains que cette façon de procéder ne soit guère lisible.