Pourquoi me suis-je attelé à cette obligation absurde d’écrire, à sa place, la vie de Maurice Roman en me donnant la contrainte forte d’utiliser essentiellement les fragments que lui-même m’envoie jour après jour ? Écrire une biographie n’a rien d’original ni de compliqué, mais écrire une biographie en s’efforçant de le faire, sans disposer d’une vue d’ensemble, à partir de fragments reçus aléatoirement et dans le désordre est une gageure. Pourtant, tout en mesurant la difficulté et en toute connaissance de cause des servitudes que cette approche entraîne, je le fais volontairement et, je dois le dire, souvent même avec un certain nombre de satisfactions.

Il y a d’abord celle de m’affronter à une écriture autre que la mienne — car il n’est pas question que je ne fasse que m’inspirer des fragments et les réécrive — et me mettre ainsi dans la tête de celui qui les a écrits. D’une certaine façon, objectiver l’écriture, produire un texte en restreignant au maximum la place de l’ego. Ce texte devient le mien sans l’être vraiment, je suis ainsi le nègre de moi-même, me demandant, à chaque ligne, que signifie exactement le texte court dont je dispose et qu’il va me falloir intégrer à un texte plus ample. Ensuite le plaisir de jouer à cache-cache avec l’auteur de ces fragments car je n’ignore pas — il le déclare souvent — que Maurice Roman me lit et je suis persuadé qu’il s’amuse avec moi comme un chat avec une souris et qu’il ne m’envoie pas ses extraits au hasard. Je dois donc essayer d’anticiper sa stratégie, tenter de deviner vers quoi il veut m’emmener, libre à moi, ensuite, de jouer son jeu ou de jouer le mien. Étrange dialogue où, sous une coopération nécessaire, se dissimule une joute d’écriture qui, à mon sens, fait tout l’intérêt novateur de cette écriture.

Je suis et je ne suis pas l’auteur des pages de « L’acclimatation à la mort » car, si je ne les écrit pas vraiment, je suis leur metteur en pages, leur metteur en scène et de moi dépend en grande partie le résultat final de cette pièce-piège qui se joue sous les yeux de notre poignée de lecteurs.

Je n’ignore pas non plus, que sous l’apparente normalité banale de son écriture, Maurice Roman utilise des algorithmes tant pour numéroter ses fragments que, parfois, pour les produire et je me trouve donc ainsi confronté à quelque chose comme la pensée de sa pensée, un niveau d’abstraction rare dans l’écriture : je n’écris pas vraiment mais je compose, je structure, j’assemble en essayant de retrouver les règles sous-jacentes aux productions qui sont mes matériaux. Ainsi de nombreuses nouvelles perspectives s’ouvrent devant moi à chaque ligne que j’assemble m’obligeant à casser l’ensemble des petits rituels, des mécaniques d’écriture qui, sous l’appellation positive de style, enferme tout écrivain dans un certain nombre d’habitudes. Je vis ainsi cet exercice auquel je me contrains comme une thérapie, l’obligation de garder l’esprit en éveil et les yeux ouverts dans l’affrontement entre ma pratique d’écriture et cette écriture autre que je dois faire mienne tout — pour que l’autobiographie de Maurice Roman soit bien la sienne — en faisant en sorte qu’elle me reste étrangère. Parler en son nom tout en me défendant contre le risque d’assimilation. Démarche schizophrène, où  j’entends la voix de Maurice Roman voix qui critique, commente mes actions où je perçois, à sa place, des objets ou des entités en réalité absents, mais démarche voulue contrôlée, consciente, maîtrisée, ce qui, de ce qui pourrait être une maladie, tente de faire œuvre.