La tâche que je me suis donnée est maintenant moins facile qu’il n’y paraît. J’ai en main tous les documents de Maurice Roman mais je n’ai plus ses réactions à l’utilisation que j’en fais. En effet, de son vivant il lui arrivait souvent de m’envoyer un texte à la suite de mes publications. Il ne commentait jamais ce que j’avais écrit me témoignant ainsi une confiance totale ou comme s’il pensait que, de toutes façons, la diction était la fiction et que la vérité n’avait rien à y faire. Mais je percevais souvent dans les fragments qu’il m’envoyait par la suite une réaction à mes écrits. Soit les fragments qu’il me faisait parvenir alors dialoguaient avec ce que j’avais écrit, soit ils en constituaient comme un contrepoint, soit ils complétaient les informations que j’avais publiées, soit ils les contredisaient ce qui, quelle que soit le rapport avec les nouvelles informations et celles déjà publiées m’obligeait à trouver des astuces d’écriture pour, tout en évitant que le texte que je proposais au lecteur soit complètement absurde, ramener l’écriture vers une certains vérité de la vie et des sentiments. J’aimais beaucoup cette collaboration par textes interposés. Je n’ai en effet guère d’imagination mais je crois savoir écrire. Maurice me fournissait la matière qui, bien qu’étant pour lui un ensemble de réalités vécues, n’était pour moi que de la matière imaginaire. Simple changement de point de vue mais qui me permettait de me concentrer sur la seule écriture. Et encore… Sur la simple mlse en place de fragments sur lesquels j’intervenais le moins possible, leur ordre et leur cohésion. Cela me semble encore être un exemple parfait d’écriture littéraire car aucun auteur n’invente jamais rien mais puise dans sa mémoire ou dans celle de ses rêves. Même les textes les plus fantastiques, ceux qui proposent des mondes et des créatures inouïs ne sont qu’une simple transposition des possibilités humaines. Nous ne pouvons inventer ce qui n’a aucun rapport avec nous et les trous noirs restent des impossibilités littéraires. On peut imaginer qu’ils constituent des entrées dans des univers parallèles mais ces univers nous doivent tout. On peut imaginer qu’ils sont la gueule béante de gigantesques créatures se nourrissant de notre monde mais ces créatures sont de l’ordre de celles que nous connaissons. Notre imagination est étroitement limitée par nos capteurs intellectuels.

Mais je m’égare. Maurice Roman me manque. Son dernier billet (numéroté 133 – je n’ai jamais compris comment fonctionnait sa numérotation. Jeu avec Pascal ?) était le suivant : « Pour un temps très bref, tous ces paysans durs à la tâche, travaillant de l’aube à la nuit tombée avec comme seule perspective de faire survivre leurs familles, toutes ces femmes accablées par la disparition de leurs hommes dans les hécatombes qui ont engraissé la bourgeoisie, se mettent à rire, plaisanter, parler fort, chanter, esquisser quelques pas de bourrée, boire, manger, tailler dans le jambon séché, manger de l’omelette au cèpes et du lièvre à la broche, des truites et des cuisses de grenouille. C’est la dépense en pure perte, demain il sera temps de revenir à la réalité. La vingtaine d’enfants du village, plus deux ou trois autres, venus de villages alentour et qui ont un lien de parenté avec les familles de La Roche, sont livrés à eux-mêmes, un peu ivre de toute cette joie, de l’odeur du foin, des fonds de verre de vin qu’ils ont osé boire en cachette. » Évocation d’un moment de vie paysanne, bien sûr. Mais après, qu’en faire ? Rien dans notre « contrat » ne dit d’ailleurs que je doive ou non utiliser tous ses fragments ? C’est comme ces phrases inattendues qui tournent parfois dans ma tête dont je ne sais ni d’où elles viennent ni où elles me mèneront.