Quelques révolutions sont tranquilles. Ce ne sont pas les moins importantes. Sans soubresauts, presque clandestines, elles  bouleversent  lentement les mœurs les mieux établies. On ne s'en aperçoit pas vraiment. Du moins l'on ne perçoit d'abord rien dans les évolutions multiformes,  désordonnées, incapables que nous sommes  de comprendre la nature réelle des changements, leur profondeur, leur champ d'action, leur amplitude, leurs directions. Car la plupart du temps ce qui est appréhendé n'est qu'apparence, masque dissimulant sous de fausses évidences la nature réelle des transformations en cours. Ainsi, nous n'avons pas tout à fait pris conscience encore que la littérature est morte. Notre littérature est morte. Tout au moins ce mode d'expression artistique que jusqu'à aujourd'hui nous désignons ainsi. Moribonde plutôt, en voie d'épuisement par perte de vitalité, espèce en voie de disparition. Trop fatiguée à survivre, elle n'invente plus. Ecureuil encagé, toutes ses forces ne servent plus qu'à faire tourner en vain la roue qui l'emprisonne lui donnant l'illusion du mouvement. Malade d'une très longue maladie incurable, maintenue par de multiples associations de défense, elle n'en finit pas de traîner d'hôpitaux en cliniques, de salons en librairies, de prix ringards en émissions TV indigentes. Pourvu qu'elle ménage ses forces, que ses attentionnés médecins veillent attentivement sur elle, elle peut donner longtemps encore une illusion de vie : littérature-légume, cerveau détruit, soutenue artificiellement par d'incessantes perfusions. C'est ainsi que l'aiment ses faux amis, qui, chaque jour, disent venir la voir par amour. Visiteurs dévoués de malades, ils se sentiraient pourtant rejetés si la vie, dans tous ses bouillonnements et ses risques, revenait vraiment. Remettant en cause leurs rapports à ce qu'ils croient être la littérature et qui n'en est plus que le spectre. Car ce qu'ils aiment en elle, c'est l'habitude et la présence, le fait de la savoir là calme et paisible, quelque chose comme une rassurante certitude. Une trop vieille accoutumance. Surtout ne les dérangez pas ! Dialectique du malade et de son témoin où chacun fonde l'autre dans ce qui renforce leurs rôles respectifs. Et les y enferme. Depuis les dernières tentatives un peu pathétiques de l'école du "nouveau roman" qui avait au moins perçu comme une odeur d'avenir. Tentatives escamotées par le magicien-commerce, qui transforme tout ce qu'il touche, le roman ressassant de vieilles lunes revient avec délectation sur ce qu'il était avant Joyce, ne révélant plus que des sous-Zola, des Maupassant affectés, des Balzac essoufflés ou des Flaubert languides. Le romancier idéal est, plus que jamais, celui qui applique plus ou moins laborieusement les recettes éprouvées. Une histoire pas trop compliquée aux quelques anecdotes originales judicieusement placées que l'on puisse résumer en ville ou à la télévision. De préférence des lieux originaux ou exotiques. Des phrases courtes. Un livre pas trop épais. Quelques effets de style mais sans plus. Pas trop de descriptions, un nombre maîtrisable de personnages typés. Un peu d'humour ou d'émotion. Un début. Une fin. Un récit qui avance gaillardement de l'une à l'autre. Un bon éditeur. Quelque chose comme une intrigue. Au mieux, au pire, la complaisance auto-satisfaite du miroir. Une attachée de presse au bon relationnel. Des amis bien placés. Un certain charme personnel. Il est vrai que tous les écrivains ne se sentent pas contraints par cette rhétorique et que quelques uns d'entre eux -il y a une morale de l'intégration sociale : ce sont souvent ceux qui réussissent le mieux- l'ont, dès leur naissance, acquise dans le berceau de l'écriture. Ainsi, faiblissant de jour en jour, se prolonge artificiellement la malade.