J’ai déjà eu l’occasion de décrire ici la relation d’écriture étrange qui me lie à Maurice Roman. Ne me demandez pas pourquoi c’est avec et sur lui que je travaille, je ne pourrai vous répondre que « parce c’est lui, parce que c’est moi ». Il y a déjà une vingtaine d’années que, chez un brocanteur, j’ai acheté par hasard un de ses livre : « Trois jeunes tambours ». Je l’ai dévoré d’une traite, séduit par un mélange détonant de fantaisie, d’imaginaire et de vérité dans une écriture que je sentais volontairement maladroite comme s’il voulait se débarasser d’une maîtrise de la langue qui aurait risqué de l’enfermer dans une vision trop éditoriale de la littérature. Moi qui alors cherchait comment casser la vision stéréotypée que le marché imposait de l’écriture, je ne pouvait qu’être fasciné. J’ai donc pris contact avec lui. S’en sont suivi, malgré une grande différence d’âge (j’avais trente ans, il en avait soixante) un échange de correspondance en ce jour encore ininterrompu et je dois dire que si, aujourd’hui, j’écris ce que j’écris c’est sous son influence. Pourtant nous ne nous sommes jamais rencontrés et nous n’avons jamais cherché à le faire comme si nous avions tous deux compris que ce qui nous liait ne pouvait être de l’ordre de l’anecdote mais appartenait entièrement à l’écriture. Océan dans lequel nous nous engloutissions tous deux.

Pourtant, au fur et à mesure de l’avancée du temps, j’ai compris que mon correspondant, malgré d’indéniables succés d’édition, ne se reconnaissait plus dans ce que devenait le champ littéraire. Je savais par ses confidences qu’il écrivait toujours beaucoup. « Je suis un graphomane insatiable, me dit-il dans une de ses lettres, j’écris tous les jours, et vieillissant, ayant moins d’intérêt pour mes contemporains, souvent tout le jour. » Il publiait de moins en moins, disait qu’ayant maintenant de quoi vivre tranquille, il n’en avait plus besoin et que, ayant en même temps, épuisé et la coquetterie d’être considéré comme un écrivain, et l’intérêt de ce que les lecteurs de ses ouvrages lui renvoyaient en écho, il avait décidé de se retirer. C’est ainsi qu’il s’installa à Montolieu dans une maison assez grande mais très modeste où il me dit qu’il avait entassé tout ce qui avait constitué sa vie. Malgré ce, notre correspondance continuait comme s’il avait encore besoin d’un lien avec le monde et qu’il m’attribuait ce rôle. Et ce rôle me convenait. Il m’envoyait souvent des fragments, des bribes de souvenirs, des réflexions, de petits textes d’observation et je lui suggérai de les publier. Il refusa, me dit que ces fragments auraient besoin d’être rassemblés, retravaillés, qu’il lui faudrait pour cela définir une nouvelle écriture et qu’il n’en avait plus ni l’envie, ni la force, ni le courage.

Étant moi-même un drogué de l’écriture, j’osai, en prenant toutes les précautions de style qui me semblaient nécessaire, de lui proposer d’aider à le faire. Sa réponse fut simple, rapide, directe : « Si vous en avez envie, faites-le, mais ne me demandez ni de retoucher quoi que ce soit, ni de donner mon opinion sur ce qui ne pourra être qu’une réécriture. » C’est ainsi que s’est établi entre nous cette "collaboration littéraire autobiographique" que je crois inédite : j’écris pour Maurice Roman, sous son nom, des textes qu’il n’a jamais écrits composés du tissage des fragments qu’il me confie au grè de ses humeurs. J’ai ainsi retrouvé l’écriture comme un artisanat.