On me demande — je me le demande aussi — pourquoi poursuivre l’écriture ce roman qui n’est pas le mien du roman que Maurice Roman ne veut pas écrire lui-même ? Il y a là bien entendu quelque chose qui peut paraître absurde à qui ne s’est jamais posé la question de l’écriture. Ce roman ne sera jamais publié et si je le dépose sur un blog, sachant pertinamment que ses chances statistiques de rencontrer ne serait-ce qu’un lecteur sont proches du zéro absolu (750 visiteurs en deux ans, certains venus depuis Google par des demandes aussi absurdes que « maman baise avec cheval » ou « roman d’un instituteur »…). Écrire est une démarche totalement solipsiste, dans l’écriture ce qui importe plus que tout, c’est le dialogue qu’un humain entretien avec l’écrivain, son double invisible. On n’écrit pas pour les autres, on écrit pour soi et ce que l’auteur recherche dans ses rapports éventuels avec ces autres que sont les lecteurs, ce n’est que l’approbation de son reflet dans leurs yeux. L’auteur veut être reconnu comme tel. Peu importe — car ce n’est alors qu’une question externe, commerciale — qu’il ait un ou cent mille lecteurs, ce qui lui importe est d’être reconnu pour ce qu’il est au plus profond de lui-même, d’oser révéler publiquement, mais sous un masque ou une série de masques, l’entité souvent complexe que la vie quotidienne ne lui permet pas d’affirmer. L’écrivain n’est que parce qu’il ose se dire tout en feignant de dire autre chose. Dès lors, que j’écrive la vie de Maurice Roman ou celle de Marcel Proust n’a guère d’importance car Madame Bovary c’est moi. Un livre, un roman davantage qu’un poème, parce qu’il fait semblant de croire à un réel écrit, n’est rien d’autre que cette bouteille jetée à la mer dont, sans grande illusion, on attend qu’elle échoue sur un rivage habité.

Choisissant d’écrire dans ce dialogue permanent avec ce vieil homme réel qu’est Maurice Roman, cet homme que je n’ai jamais rencontré qu’à travers les messages qu’il m’envoie (parfois une lettre, parfois une carte postale, parfois un courriel ou un fragment affiché dans sa page Facebook) mais qui m’offre ses textes comme si j’en étais l’auteur, qui me les abandonne, me laissant ce loisir inoui de les faire mien, je peux prétendre écrire son roman tout en sachant très bien que, par ma propre écriture, par les choix que je fais dans les matériaux qu’il m’envoie, c’est de mon moi profond dont je parle. La perspective est renversée, je ne suis pas Maurice Roman mais ce Maurice Roman, c’est moi.

Car je suis très loin d’utiliser tout des fragments de textes qu’il m’envoie et je me donne de plus le droit d’yn introduire nonseulement mon texte mais ma propre liberté. De fait, ce qui m’étonne le plus dans cette singulière aventure d’écriture, c’est que Maurice Roman m’autorise de jouer avec lui comme le chat avec la souris. Comment peut-il abandonner ainsi son écriture à celle d’un autre ? De nous deux je ne saurais dire qui est le chat et qui est la souris car, dans ce curieux échange, il n’est pas possible qu’il ne trouve pas sa propre satisfaction. Tous deux nous jouons ainsi à nous écrire car, même si lui ne fait pas de moi un personnage de roman, il n’est pas possible qu’il n’essaie pas d’anticiper sur ce que je vais faire du matériau qu’il me livre, pas possible qu’il ne considère pas son écriture comme un prétexte, au sens premier du terme. Deux solipsismes qui s’emboîtent l’un dans l’autre dans un étrange tressage qui n’a d’autre but que lui-même.