Jouez avec les allumettes entraîne toujours le risque de mettre le feu. J’aurais dû penser à ça avant d’entamer l’étrange relation d’écriture qui me lie désormais à Maurice Roman. Trouvant intéressants les extraits de roman qu’il publiait sur Facebook, puis que, à ma demande, il se mit à m’envoyer, frustré de ne le voir jamais réellement entamer son autobiographie, j’ai décidé, d’abord par jeu, de me substituer à lui et, à partir de ces fragments, écrire cette autobiographie qu’il promettait mais n’écrivait jamais. Agissant ainsi, je pensais le provoquer. Devant une écriture qui, à l’évidence, n’était pas la sienne, le pousser à reprendre la balle et de proposer, au moins sa propre version. Il n’en a rien été. Maurice Roman semble s’accomoder de cette relation duale pour le moins anormale. Et maintenant je suis pris à mon propre piège.

Maurice Roman en profite. Quel jeu joue-t-il ? Voilà que, maintenant, il me provoque directement. En effet, après avoir publié le fragment suivant : « La linéarité du roman est une trahison de l'écriture car il faut que quelque chose de l'ordre d'un hors-écrit se résolve, et ceci au risque de l'artificiel. Écrire n'est pas viser un but logique mais faire jouer les résonances des mots et des phrases de façon à amener les lecteurs à penser leur langue par eux-mêmes. », alors qu’une lectrice lui demande de développer, il suggère que je le fasse. Bien sûr que je peux développer, bien sûr que je me suis maintenant assez imprégné de ses pensées pour savoir comment le faire, m’appuyer notamment pour cela sur son œuvre poétique pour expliquer que la pôésie est pour lui le domaine phare de l’écriture parce qu’elle tente d’évaluer le maximum de distance acceptable entre la langue commune et l’écriture pour, dans cette distance, laisser s’épanouir toutes les richesses expressives, largement sous-exploitées, du langage afin que chacun puisse y créer sa propre maison. « Il m’arrive assez souvent, dit-il dans un autre fragment, de vouloir lire autre chose que de la littérature. Hier soir, j’ai pris la « Logique sans peine » de Lewis Carroll. Je pensais que j’allais m’endormir dessus, au contraire, de raisonnement en raisonnement, je suis resté éveillé jusqu’à quatre heures du matin. D’où un réveil inhabituellement tardif en ce qui me concerne. Presque dix heures. Mais comme le temps est médiocre et que j’ai fait quelques provisions la semaine dernière, je ne vais pas sortir et me remettre à ma lecture. J’en suis à « La méthodes des indices ». Personnellement je trouve que ce petit traité de logique, élémentaire, pose bien des questions à la littérature. » Car la littérature peut-être trouvée partout, tout au moins le mouvement de la littérature, ce pas de côté du langage qui ouvre tant de perspectives. On comprend dès lors que des contraintes artificielles, comme celles de la linéarité du roman, lui paraissent contre-productives. Parce qu’un roman doit être clos, parce qu’il repose sur une vision hologrammatique de l’écriture où chaque fragment contient le tout, est conditionné par le tout, l’écriture de peut imploser comme dans l’écriture fragmentaire ou, mieux encore, dans l’écriture poétique. Chaque phrase est contrainte, chaque effet de chaque phrase vise l’aboutissement de la fin… Je pourrais, je devrais m’expliquer encore davantage mais jusqu’à quel point puis-je accepter de jouer ce jeu presque pervers.

L’intérêt que je trouve à l’écriture de l’autobiographie de Maurice Roman ne peut résister à nos différences que si, en elle, je conserve une marge de liberté suffisante, satisfaisante… Nous sommes deux et devons le rester : je ne suis pas le nègre de Maurice Roman.