Qu’est-ce qu’un roman ? Qu’est-ce qu’un sujet de roman ? Telle est la question que, dans son autobiographie, Maurice Roman pose avec force… Une vie banale dans un univers banal, aucun exotisme, aucune intrigue policière, une vie racontée au plus ras de la terre : « J’ai commencé à lire les années 1920-1930. Cette exploration-lecture est passionnante. Outre qu’elle concerne directement ma venue au monde, elle est pour moi, en grande partie une zone d’ombre et de mystère. » Les perceptions qui font la vie sont incommunicables. C’est ainsi par exemple qu’il introduit ce qu’il va dire de sa petite enfance car ce qui importe, ce sont moins les faits eux-mêmes que l’interrogation personnelle de la mémoire et du souvenir : « Combien faut-il de meurtres, de moments de désespoir, de catastrophes, de renoncements, d'amours meurtries… pour qu'une vie soit jugée digne d'être racontée ? » Maurice Roman est obsédé par la recherche du souvenir, par la plongée dans le continent inconnu de la mémoire. Ce qui l’intéresse, ce ne sont pas les faits extraordinaires qu’il pourrait avoir vécu mais comment se construit la mémoire d’un homme et, parvenu à son terme, ce qu’il reste de tout le temps vécu. Ce qui fait la spécificité si particulière de chaque homme. « J’ai lu des centaines de livres, d’où une très grande culture littéraire, dit-il encore dans une de ses notes, Ronald (son neveu, seul parent vivant dont il parle) n’en a aucune. Il suffit de voir son orthographe désastreuse pour s’en rendre compte. Mais il a une fantastique connaissance de la musique rock. Ces différences nous rapprochent car chacun de nous peut enrichir l’autre et, depuis deux jours qu’il est là, nous n’arrêtons pas de discuter de nos goûts respectifs. Je ne sais si je parviendrai à le faire lire (il est d’une époque où le livre n’est plus le seul média) mais il réussit à me faire écouter du rock. Ça ne me déplaît pas vraiment, j’ai l’impression de retrouver la musique zazou de ma jeunesse. Il est des livres dont la lecture oblige à partir vers autre chose. Lire n'est, dans ce cas qu'une activité de surface. On lit des mots, des phrases et des pages mais ce qu'elles disent importe finalement assez peu, car ce ne sont que des tremplins vers l'imaginaire d'une écriture autre. Ce qu'on lit alors, c'est ce que l'on a tout d'un coup envie d'écrire: leur lecture engendre notre écriture. » Il propose ainsi de réduire tous les livres à leurs seuls fragments intéressants. Trop de remplissage, trop de digressions inutiles, seul l’intéresse en eux ce qui permet à chaque homme de retrouver en tout autre une parcelle d’humanité, même si celle-ci est très différente de celle qu’il porte lui-même. L’homme n’est que dans l’ouverture à l’autre et, pour que cette ouverture ait lieu, il faut qu’il trouve dans sa propre vie, dans sa propre mémoire des points de relations. Voilà en quoi l’écriture de Maurice Roman est si particulière, voilà en quoi son texte appartient à la littérature, voilà pourquoi il est un roman. Le récit d’une exploration et de multiples découvertes mentales. Les faits en eux-mêmes n’ont pas d’importance, ce qui lui importe, ce sont les liens entre les faits. Car, dit-il, il n'est pas facile d'essayer de garder tous ses souvenirs en équilibre. Il est des moments d'une vie sur lesquels le souvenir s'appuie et crée les fondations de la mémoire. La réalité n’a d’autre existence que celle que lui donne le souvenir humain : « Tout est en moi, dépend de moi, clarifier les choses, je dois mettre ma vie noir sur blanc, lentement, avec méthode, jusqu'à ce que toute mémoire, toute incertitude, soit à jamais épuisée. Comprendre comment j'en suis venu là. »