« J’étais au fond de la classe de mon père non que ma mère ne puisse me garder à l’étage au-dessus de la classe mais sa confiance en la culture était telle qu’il estimait qu’il n’était jamais trop tôt pour commencer. De plus je le soupçonne d’avoir éprouvé quelques remords à me faire vivre dans un village aussi isolé et « classiquement » inculte que La Roche. S’il avait choisi cet isolement pour fuir la société qui avait produit La Grande Boucherie de 1915, il ne voulait pas non plus que je devienne un sauvageon des montagnes. Pour cela, il avait, en ce qui me concerne, adopté plusieurs stratégies éducatives.

Être dans sa classe, alors même que je n’étais pas en âge d’y être, en était une. J’étais là, plus ou moins présent, je n’avais aucune tâche précise assignée sinon d’être là, muni de papiers, d’albums à colorier, et de crayons de couleurs, je pouvais faire ce que je voulais pourvu que je ne dérange pas la classe. Or déranger la classe était difficile tant il y avait de mouvements, de passages d’un groupe à l’autre, de regroupements, d’isolements chaque niveau se mêlant aux autres ou s’en séparant suivant les activités. Je pouvais ainsi, suivant mon désir, me mêler aux petits, aux grands, regarder la carte de géographie avec un groupe, observer un lézard avec un autre, essayer d’imiter ceux qui apprenaient à écrire ou participer au groupe choral. Je me fondais dans la diversité.

Je ne m’ennuyais donc pas, bien au contraire, fils de l’instituteur j’étais protégé par les grandes, à l’instinct déjà maternel, qui adoraient m’expliquer ce qu’elles avaient compris, intégré par les grands dans leurs groupes de jeux, je me sentais l’égal des petits à peine plus âgé que moi. Nous formions une communauté d’enfants que mon père qui avait été, je ne sais comment au contact des idées d’Heinrich Siemms, voulait mener suivant les préceptes de Célestin Freinet avec lequel il correspondait. »

La vie intellectuelle de Maurice Roman débute sous de très bons hospices. Il a la chance d’avoir un instituteur-père qui, en réaction aux horreurs de la guerre qu’il vient de vivre, est à l’avant-garde de la pédagogie de l’époque. Un père éducateur, ce qui n’est pas si fréquent : « jà l’école vivais ma vie en toute liberté, m’éveillant, sans m’en rendre compte à toutes sortes de connaissances. À la rentrée 1927, alors que je n’avais pas encore cinq ans, mon père décida que je devais rejoindre le groupe des cours préparatoires puis, s’apercevant que, comme beaucoup d’enfants mis dans ce genre de situation, je savais déjà lire décida, pour mon anniversaire, que je rejoindrais le groupe supérieur des cours élémentaire 1. Tout cela n’avait pas grand sens tant les groupes étaient perméables, restait de l’ordre du symbolique. Mais il décida ainsi, à la grande fierté de ma mère, que j’avais deux ans d’avance. C’est ainsi que ma vie scolaire primaire ne dura guère que trois ans. J’appris en sauvageon, en maraude, grappillant de ci de là tout ce qui pouvait me nourrir le cerveau. Ma curiosité était insatiable et ce d’autant qu’il n’y avait pas de barrière entre l’intérieur de l’école et son extérieur, l’école était dans le village, le village était dans les champs et les bois, quelques mètres séparaient ces frontières que mon père, l’instituteur du village, avait l’intelligence de considérer comme perméables. La nature rentrait dans l’école comme celle-ci se déroulait dans la nature et tout était prétexte à découvertes et apprentissages. Une vie heureuse…» Ou comment se définit une vie et s’esquisse un destin…