Je fais depuis longtemps allusion au travail que je mène pour rédiger l’autobiographie de Maurice Roman qu’il ne m’envoie en fait que sous forme de fragments. Pour que le lecteur comprenne bien de quoi il s’agit, cette page ne sera construite que de quelques uns de ces fragments, tels qu’ils me sont envoyés et dans l’ordre où ils le sont. Cela mettra en évidence, non le travail que je fais, car je le fais volontiers, mais les latitudes que Maurice Roman me laisse pour composer ce qui, pourtant, dans Maurice Roman, est présenté comme son travail. Je ne suis pas son nègre, j’essaie d’être son double.

Ma vie (106) La carte est partagée en deux, à droite l’adresse des destinataires : M et Mme Roman école primaire de La Roche, Rieutort-de-Randon, Lozère, France. À gauche un texte d’une petite écriture irrégulière, toute en largeur, émergeant à peine de la ligne : « C’est de Tunisie que je vous adresse mes meilleurs souvenirs. Je réalise un vieux rêve, voir le Sahara et je ne suis vraiment pas déçue. Le pays est formidable et plein de facettes envoûtantes. Gros bisous », texte signé d’une griffure diagonale illisible.

Ma vie (114) : Je m’éduquais tout seul. Mon père affectait de moins s’occuper de moi que des autres enfants de l’école. Ceux dont il s’occupait le plus étaient les plus démunis intellectuellement ainsi j’ai cru quelque temps qu’il préférait entre tous Mariane Bonnal. Elle avait 11 ans quand j’en avais cinq, dernière fille de la famille Bonnal, elle née en 1916 l’année même où son père avait disparu à Verdun. Elle était un peu attardée et n’avait, à 11 ans, guère plus d’intelligence que les enfants de six ou sept ans. Or j’en étais un peu jaloux car mon père, qui la garda à l’école le plus longtemps possible, s’en occupait avec une sollicitude de tous les instants.

Ma Vie (116) : En juillet  1932, je fus reçu premier du département au concours d’entrée en sixième, j’avais 9 ans et six mois. Autant dire que mon père en fut très fier même si cela devait changer la vie de toute la famille, mais il n’avait pas encore conscience des conséquences de ce succès.

Ma vie (118) : Avec une bouteille de cidre et des crêpes, on fêta à la fois ma promotion et mon anniversaire en écoutant Frehel et Firzel dans les chansons desquels je trouvais des allusions à notre situation familiale. Et bien sûr j’eus le droit de tourner la manivelle du gramophone Horn.

Ma vie (117) : Comment mon père aurait-il pu imaginer que cette situation scolaire conforme à ses principes éducatifs, si libre, si intelligente, si coopérative et égalitaire devait, plus tard, me poser de vrais problèmes et être à l’origine de ma vie plutôt aventureuse ?

Ma vie (119) : L’école était dans ses murs, l’école était hors les murs. Peu de différences. L’intérieur était le lieu des acquisitions « techniques » comme la lecture, l’écriture, le calcul mental, l’addition, la soustraction ; l’extérieur nourrissait ces acquisitions, leur ôtant leur caractère abstrait pour les incarner dans le récit de pêches aux goujons, à la grenouille, la cueillette et le recension de plantes diverses qu’il fallait nommer et savoir reconnaître. Ainsi nous apprenions sans cesse et nos maraudes de garnements, nos jeux guerriers dans les champs et les bois apportaient au pédagogue dans l’âme qu’était mon père, la chair de leçons qui, sans cela, n’auraient été faites que d’os.