Écrire, à partir de l’ensemble de fragments divers, mêlés, désordonnés que Maurice Roman m’a donné un roman ayant une certaine cohérence et un ordre linéaire n’est pas sans me poser quelques problèmes. Comme une guêpe, je tourne avec insistance autour des mots de chaque phrase essayant de trouver en elle l’élément qui me permettrait de la raccrocher à quelques autres. Bien sûr il y a la temporalité. Tel fragment se rapporte indéniablement à l’enfance, tel autre à la vieillesse, tel autre à la maturité mais rien n’est daté et je ne peux jamais avec certitude dire quel est l’ordre chronologique exact. Je me fie principalement à mon intuition d’où cette composition en “pages” dont chacune, à la rigueur, pourrait se lire indépendamment de toutes les autres. Je ne me fie qu’à mon intuition et c’est ce qu’il y a de passionnant dans ce travail que je me suis donné à moi-même. Maurice Roman ne m’a rien demandé, ne m’a donné aucune consigne. Il semble qu’il soit heureux que je réalise pour lui ce “roman” qu’il s’est refusé à écrire, mais… je n’en suis pas sûr. Sa démarche d’écrivain est en effet opposé à la mienne: toute sa vie il n’a publié que des fragments, ces “papiers collés” don't un autre écrivain bien oublié aujourd’hui, Georges Perros, s’était fait un style. Pourtant il ne m’a pas interdit de le faire, au contraire puisqu’il m’a envoyé d’autres fragments encore comme s’il considérait que ce qu’il a écrit ne lui appartenait plus mais n’était que du langage disponible à d’autres manipulations. J’avance en aveugle. Et c’est ce qui m’intéresse car je ne sais jamais vraiment où je vais.

Je n’ai aucune certitude non plus sur la réalité autobiographique de ces fragments, certains me paraissent authentiques, d’autres non. Vie et récit se confondent souvent dans le travail de quelqu’un qui n’a vécu une grande partie de sa vie que dans l’écriture et les livres. Ce n’est en effet pas du sang qui coule dans les veines de Maurice Roman, mais de l’encre et, s’il s’est si nettement retiré du monde, c’est qu’il a brutalement cessé d’écrire et de publier. C’est même là le seul mystère qui m’importe, sa fuite brutale de la création comme s’il avait, un jour, fait le tour de ce qu’elle lui apportait. Peut-être a-t-il compris que toute écriture véritable est une solitude pour laquelle la recherche de lecteurs n’est qu’un placebo. « Il est impossible d’échapper à l’histoire car elle soumet tout le monde », dit-il dans un de ses fragments, impossible d’échapper au temps, être c’est avoir été et seule la mort arrête définitivement le fleuve qui nous emporte. Dans cette force impétueuse nous ne sommes rien et la sagesse est certainement d’arrêter de nager, ne plus résister, se laisser mener par le courant où il nous mène car quel que soit le lieu où le flot déposera nos grains de sable, ils y seront seuls et de nos traces dans les eaux rien d’autre ne demeurera.

Maurice Roman semble avoir acquis cette sagesse. Il fait la planche, contemple les étoiles. Il semble que pour lui, désormais, chaque minute de chaque jour ait le même poids qu’une vie entière ; chaque phrase autant d’intérêt qu’un plein volume de textes. Je me demande aujourd’hui si le travail que je me suis donné n’est pas en opposition à cette recherche même d’intensité.